S’il est bien un édifice au Sénégal qui, par son histoire et son état actuel, incarne nos tares nationales, nos défauts structurels, l’incurie sectaire de notre classe politique et son déficit de pragmatisme, c’est sans conteste le Monument de la Renaissance Africaine.
Inauguré en grande pompe en avril 2010, ce colosse de bronze s’est pourtant imposé comme la mascotte officieuse de Dakar, la carte postale incontournable de la capitale. Il suffit d’observer l’affiche de l’Ecofest — le Festival des Arts et de la Culture de l’Afrique de l’Ouest lancé ce dimanche 30 novembre — où il se dresse fièrement, pour en avoir la preuve. Le site lui-même est l’une des places publiques les plus prisées : un point de mire pour les touristes et un lieu de rendez-vous privilégié pour les amoureux transis qui viennent y immortaliser leur idylle.

Des événements et spectacles d’envergure s’y tiennent régulièrement, attestant de son succès populaire.

Pourtant, en dépit de cette popularité, le Monument de la Renaissance fait aujourd’hui pâle figure. L’éclat rutilant de l’édifice de bronze, jadis source de fierté, a laissé place à une teinte gris-vert des plus moribondes, signe manifeste de l’abandon. Cet ouvrage, dont le coût est estimé entre 9 et 15 milliards de FCFA, souffre du désintérêt criant des autorités.
Il faut dire que, au-delà de son concepteur, le Monument n’a jamais été véritablement adopté par les élites politiques, culturelles ou médiatiques sénégalaises. Sa construction avait été accueillie par un festival de discours misérabilistes et démagogiques, sans parler des élucubrations délirantes sur sa symbolique maçonnique ou païenne. Certes, des questions légitimes subsistaient concernant la transparence des coûts et la procédure d’exécution. La polémique entre le Président Abdoulaye Wade et le sculpteur Ousmane Sow sur la paternité de l’œuvre n’avait rien arrangé.
Néanmoins, une fois l’ouvrage achevé, il me semble qu’une mobilisation des énergies s’imposait pour choyer ce monument devenu l’emblème de Dakar. Or, durant les douze années de la présidence Macky Sall, ce joyau a été totalement délaissé.
L’explication est d’ordre bassement politicien : l’opposant d’alors, Macky Sall, n’avait pas hésité à dénigrer vertement le projet. « À partir de 2007, Wade s’est lancé dans de grands projets à connotation culturelle comme le Festival mondial des Arts nègres ou le Monument de la Renaissance Africaine. Ce n’étaient plus des projets du peuple sénégalais, mais la volonté du président lui-même de réaliser ces choses. C’est là où il s’est éloigné des préoccupations basiques des Sénégalais : l’énergie, les inondations, l’agriculture. Au lieu de suivre les attentes des Sénégalais, il a visé le prestige et la gloire », déclarait-il au journal suisse Le Temps en novembre 2011.
Pour la classe politique et médiatique, le Monument de la Renaissance est ainsi devenu le symbole des dérives du régime Wade.
Si le bilan global d’Abdoulaye Wade fut largement critiquable, je placerais pour ma part le Monument de la Renaissance parmi ses réalisations positives. Son succès populaire a posteriori plaide d’ailleurs en sa faveur.
Si Macky Sall – pour des raisons politiciennes évidentes et tactiquement compréhensibles – a boudé cet héritage, il est impératif que le nouveau Président, Bassirou Diomaye Faye, œuvre à sauver cet édifice menacé de ruine. Nous pourrions par exemple nous inspirer du soin méticuleux qu’apporte le Bénin à l’entretien de son monument de l’Amazone, niché sur la corniche de Cotonou.
Par comparaison, l’état de notre Monument de la Renaissance est un témoignage accablant de notre capacité à négliger nos propres symboles.

